De l’importance du social en société

J’écoutais l’autre jour Éric Duhaime débattre à la première chaîne. Il était question de redistribution de la richesse. Selon lui, la motivation première de l’humain étant de s’enrichir personnellement, on gagnerait en tant que société à laisser les individus faire la course de l’enrichissement individuel, ce qui donnerait lieu à une plus grande richesse collective – une hypothèse qui reste à prouver. Il soutenait qu’il préférait que l’écart entre riches et pauvres soit plus grand pour obtenir une richesse collective plus élevée. Éric Duhaime défend une idée libertarienne de la société, qui rejette massivement l’intervention de l’État dans l’économie, et donc la redistribution des revenus.

Or, ce que les tenants du tout-économique évacuent trop souvent, c’est l’aspect social de la vie en société. Au quotidien, nous interagissons avec une foule d’inconnus. Pour que la confiance prenne le dessus sur la méfiance, certaines conditions sont nécessaires. Et le bien-être minimal de chacun en est une, sinon la plus importante.

Je reviens d’un séjour à New York, qui m’a permis de réfléchir sur ce climat de confiance et de sécurité qui règne au Québec. Une sécurité toute naturelle qui n’a pas besoin d’armes pour exister. Une sécurité qui s’installe quand tout le monde a à boire et à manger, quand tout le monde a un toit sur la tête. Quand personne n’a à voler pour survivre. Quand personne n’est assez désespéré pour tenter l’irréparable. Quand l’envie n’est pas nourrie par la faim et le ressentiment. Quand on partage. Parce que le filet social existe. Et parce que les riches sont un peu moins riches pour que les pauvres soient un peu moins pauvres.

Un exemple anodin : dans une station-service de Staten Island, banlieue de Manhattan aux airs tranquilles. Je demande de l’aide à la pompe au caissier, bien en sécurité derrière la fenêtre de plastique qui nous sépare. Il sort dehors pour m’aider, mais prend soin de barrer la porte du commerce derrière lui. De petits riens qui illustrent pourtant bien le climat de peur qui peut régner quand les pauvres sont trop pauvres et que les vols se multiplient en conséquence.

Il y a bien sûr des pauvres au Québec, mais il pourrait y en avoir encore moins. Ou pas du tout, même. C’est une utopie, mais c’est aussi une vision, une direction à prendre. Collectivement. Pour garder cette douce atmosphère qui flotte sur le Québec. Ces sourires que l’on échange. Cette confiance que l’on partage. L’esprit d’entraide, l’esprit de famille. Au quotidien, la vie est tellement plus légère. Plus conviviale. Plus sociale. Plus agréable.

Parce qu’en s’en remettant totalement à l’économie, à la lutte individuelle pour l’enrichissement personnel, on fait peut-être appel à une profonde motivation humaine, mais on fait aussi appel à l’instinct animal, à l’instinct de survie. Et quand sa survie est menacée, on est prêt à beaucoup. On est prêt à tout. Oh oui, on performe, on se dépasse, mais dans l’urgence de survivre, au détriment des autres. C’est la loi du plus fort. Avec les résultats qu’on peut imaginer.

Avant de prêter foi au tout-économique – de grâce – rappelons-nous que nous vivons en société et qu’il ne faut jamais évacuer l’aspect social qui en fait un bon bout pour nous distinguer de l’animal. Souvenons-nous aussi que s’il fait si bon vivre au Québec, on le doit beaucoup à la Révolution tranquille et aux programmes sociaux mis en place au fil de longues années de travail collectif. Ne faisons pas l’erreur de tourner le dos à de si précieux acquis. C’est l’esprit même du Québec qui en dépend.

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Le temps d’embarquer

Lundi soir, bar Le Caucus, Lachute. Rassemblement électoral du Parti Québécois. Décompte des boîtes de scrutin, une à une. L’espoir est grand. Le comté d’Argenteuil appartient aux libéraux depuis 1966. Jamais le PQ n’est arrivé à y faire élire un député. Mais l’insatisfaction vis-à-vis du gouvernement Charest est immense. Et c’est le temps de le lui faire savoir. Roland Richer se hisse en première place. C’est une explosion de joie qui accueille chaque nouveau résultat. Et c’est la jubilation quand le PQ scelle enfin la victoire avec 501 voix d’avance, à la 180e boîte.

J’y étais. Ça sentait la coupe, c’était soir de finale en plus, l’ambiance était brûlante et suante, la chaleur collective a vite pris le dessus sur la clim, et la politique est vite devenue plus passionnante que le hockey. Ça sentait la fierté à plein nez, ça brillait dans les yeux, ça klaxonnait dans les rues. Jusqu’aux petites heures du matin. On en oubliait qu’on était lundi et qu’on travaillait le lendemain. Les plus vieux disaient que c’était comme la victoire du PQ en 1976. Moi, je me l’imaginais comme un mince aperçu de la nuit de liesse qui pourrait suivre la victoire du OUI à un référendum. C’était soir d’histoire et de fierté.

Oui, je travaille au PQ. Mais je n’écris pas ceci parce que je travaille au PQ. Je travaille au PQ parce que je pense ceci. Vraiment. Sincèrement. Et c’est le cas de tous ceux que j’ai rencontré ici jusqu’à maintenant. Des gens de convictions. Des gens fiers. Des gens qui portent une idée plus grande qu’eux. L’idée d’un pays. Dans un parti porteur d’histoire et d’espoir. Un parti fait d’hiers et de demains. Un parti rassembleur.

Oui, ça brasse souvent au PQ. Et ça bouillonne sur la place publique. Mais c’est le cœur même du parti, un parti de débats, un vrai parti démocratique. Pas de loi du silence, mais de la transparence. De la vérité. Et des idées. Qui brassent. Mais qui font avancer.

Hier, ça sentait la Saint-Jean avant le temps. Ça sentait l’été après le printemps. Ça sentait l’avenir à espérer. Le pays à concrétiser. Ça sentait le temps d’embarquer.

Quand l’idéologie nous gouverne

Quand durant 13 semaines, un premier ministre refuse de s’asseoir ne serait-ce que quelques minutes avec des représentants étudiants dûment élus et mandatés pour discuter d’une question cruciale pour l’avenir de la société.

Quand durant ces 13 semaines, aucune tentative de médiation n’est mise de l’avant, malgré les pressions répétées de l’opposition officielle.

Quand durant 13 semaines, toutes les propositions du gouvernement n’ont touché que des aspects sur lesquels la grève ne portait pas.

Quand après une entente que tout le monde croyait équitable et apte à régler la crise, les représentants du gouvernement sont allés crier victoire, soulignant qu’ils avaient gagné sur toute la ligne, sachant très bien que les étudiants ne pourraient ensuite accepter une telle entente.

Quand le nombre d’arrestations depuis le début de la grève est fortement supérieur à celui de la crise d’Octobre 1970 (plus du double en date d’aujourd’hui).

Quand Michelle Courchesne nous dit que le ton s’est durci du côté étudiant alors que la FECQ nous rappelle en point de presse qu’elle a proposé un nombre important de compromis la veille même, et que Le Devoir nous indique la «proposition consensuelle de M. Bureau-Blouin a reçu l’appui du Mouvement des étudiants socialement responsables pour la hausse (les « carrés verts »)».

Quand le gouvernement tente d’imposer l’idée que ce n’est qu’une minorité qui est contre la hausse, alors que Jeanne Reynolds nous rappelle que 360 000 étudiants ont voté contre l’offre du 5 mai et qu’au plus fort de la contestation, 75 % des étudiants étaient en grève.

Quand Jean Charest répond à un journaliste en conférence de presse: «As far as the Barreau is concerned, I did not heard its comments», alors que le Barreau a demandé quelques heures plus tôt au gouvernement qu’il respecte la démocratie étudiante et qu’il fasse appel à un médiateur.

Quand Paul Journet de La Presse nous apprend sur Twitter qu’à la suite de la conférence de presse d’hier, la FEUQ a appelé la ministre Courchesne et qu’elle «aurait avoué ne pas avoir examiné la proposition FECQ».

On peut affirmer que le gouvernement tente de nous tromper.

On peut croire que la décision du gouvernement était prise bien avant l’«ultime tentative de négociation» de mardi soir.

On peut croire que la décision du gouvernement avait même été prise avant la démission de Line Beauchamp.

On peut croire que Line Beauchamp est partie parce qu’elle ne voulait pas porter l’odieux d’une telle loi spéciale.

On peut affirmer que c’est le chef du Parti Libéral du Québec qui nous gouverne, et non le premier ministre du Québec.

On peut se souvenir que Jean Charest est l’ancien chef du Parti Conservateur du Canada, le parti de Stephen Harper.

On peut soutenir que notre gouvernement s’inspire de l’idéologie libertarienne, où la liberté individuelle prend le dessus sur la vision collective, comme au sein du Parti Républicain des États-Unis.

On peut se rappeler que même le nom de Jean Charest est un mensonge, puisque son nom légal est John James Charest.

Et on doit faire tout en notre possible pour, démocratiquement, nous débarrasser ce cette source de cynisme qu’est le Parti Libéral du Québec aux prochaines élections. Nous avons une devise, soyons-en dignes : Je me souviens!

Le problème, c’est pas Line, c’est la hausse!

Coup de théâtre: Line Beauchamp démissionne. Il y a deux semaines, Denis Lessard nous apprenait dansLa Presse que Line Beauchamp était prête depuis la fin mars à faire des compromis, mais qu’«autour de Jean Charest», on insistait pour maintenir le cap. Cap aura été maintenu. Et une nouvelle ministre aura été brûlée.

Au profit de qui? Encore une fois de M. Charest, qui ne compte plus les départs notables au sein de son cabinet: Nathalie Normandeau, la dernière vice-première ministre, brûlée sur la question des gaz de schiste (dossier non réglé); Monique Jérôme-Forget, ministre des Finances, démissionnaire au lendemain d’un budget difficile en avril 2009; Pierre Reid, ministre de l’Éducation, écarté durant la grève étudiante de 2005; et n’oublions pas Thomas Mulcair, parti en 2006 après un désaccord sérieux avec Jean Charest sur les questions du Suroît et de la privatisation du mont Orford, deux projets également abandonnés par le PLQ. Je vous épargne les Philippe Couillard, Julie Boulet, Marc Bellemare, Jacques Dupuis…

Le gouvernement tente de nous faire croire qu’il a fait tous les efforts possibles pour sortir de la crise. Mme Beauchamp soutient que c’est l’intransigeance des leaders étudiants qui l’a menée à démissionner. J’aurais davantage tendance à croire que c’est l’intransigeance du premier ministre qui aura eu raison d’elle. Les ordres, ils viennent de là.

Certains chroniqueurs essaient de réduire le mouvement étudiant à un groupuscule anarchiste révolutionnaire. On veut faire croire que le débat s’est élargi et que les étudiants remettent maintenant en cause tout le système. Or, la question reste simple: depuis le départ, la grève est basée sur la hausse des frais de scolarité, et c’est encore sur cette question que ça accroche.

Avec la démission de Mme Beauchamp, que personne n’a réclamée, on tente de nous faire croire en un ultime compromis. On tente de détourner le débat. Mais le véritable responsable de la crise, M. Charest, est toujours là. Par son entêtement à ne pas toucher à la hausse, à ne pas faire appel à unmédiateur, une solution pourtant bien simple, il fait perdurer le conflit depuis des semaines, par pur calcul politique.

Tout ça pour ça? Non… Tout ça pour lui.

Rouges, verts, unissons-nous

Je me lève ce matin avec le mal de coeur. J’ai dans la gorge 12 semaines de mépris. Pour la hausse, contre la hausse, là n’est plus la question. Je suis contre la hausse mais ouverte au dialogue. Je suis prête à écouter les verts, prête à faire des concessions. Comme les associations en grève étaient prêtes au compromis. Si compromis il y avait, bien entendu.

Dans une négociation, chacun doit faire son bout de chemin. Quand on annonce aux étudiants qu’on les fait venir un vendredi à 16 heures pour rouvrir le dialogue, pour parvenir à une entente, c’est qu’on est prêt à faire son bout de chemin. Sa «juste part» dans la négociation. Quand on les fait négocier pendant 20 heures de temps, passer la nuit debout, c’est qu’on s’attend à ce qu’enfin, il y ait compromis.

Mais ce matin, tout comme la grande majorité des étudiants en grève qui ont rejeté en bloc hier l’«offre» du gouvernement, j’ai la claire impression que celui-ci a tenté de nous flouer, pour ne pas être plus vulgaire.

Et dans ce «nous», j’inclus toute la population québécoise. Les étudiants, qu’on a usés par la fatigue au bout d’une nuit blanche et de 20 heures de négociations. Des étudiants dont on a profité de l’inexpérience et auxquels on a opposé une batterie de négociateurs professionnels. Des étudiants auxquels on a promis quelque chose qui ne s’est pas traduit dans le papier qu’on leur a fait signer, les yeux brouillés par la fatigue.

Mais dans ce «nous», j’inclus aussi les pro-hausse, dont le Parti Libéral se sert pour se rebâtir un électorat. Votre position est valable et vous méritez qu’elle soit entendue. Vous ne méritez pas qu’elle soit associée à la répression, qu’elle soit enfoncée dans la gorge des étudiants à grands coups de balles de caoutchouc. Vous méritez une place à la table de négociation, comme les tenants du gel, et même ceux de la gratuité. Nous avons la prétention de vivre dans une société démocratique et consensuelle. Faisons respecter ces principes de base!

Comme le souligne Michel David dans Le Devoir de ce matin, était-il nécessaire «d’agiter un drap rouge devant le taureau étudiant après le saccage de Victoriaville?». Comment un gouvernement peut-il être à ce point irresponsable? Comment un chef d’État peut-il être à ce point mesquin et égoïste?

Nous étions à un cheveu d’une sortie de crise, d’un retour en classe. Mais il a fallu que l’arrogance prenne le dessus, dans un ultime élan d’orgueil mal placé. «Nous avons gagné!» a clamé le duo Charest-Beauchamp ce week-end, «Nous n’avons rien cédé!». BRA-VO!

Ce que je vois aujourd’hui, c’est un chef d’État tout à fait indigne de ce titre, un chef d’État corrompu jusqu’à la moelle, un chef d’État en fin de parcours qui n’a plus d’autre voie que de nous utiliser,tous, pour le maintenir, lui, au pouvoir. Nous devrions exiger–tous ensemble–un meilleur traitement. Nous devrions exiger–tous ensemble–son départ immédiat.